Sainteté d’Estelle

Ce qui est frappant, lorsqu’on cherche à caractériser la sainteté d’Estelle, c’est tout d’abord sa patience dans les épreuves. Elles ne manquent pas : maladies dans sa jeunesse jusqu’à sa guérison par la Vierge en 1876 ; incompréhension de la part de la comtesse qui voulait attribuer à sa famille le privilège des apparitions ; persécutions de la part des prêtres, qui laissaient courir toutes sortes de calomnies sur son compte et sur sa maladie, persécutions de la part de l’évêque Mgr Servonnet qui voulait, à la demande du préfet de l’Indre, à partir de 1903, interdire le pèlerinage. On peut noter également sa grande humilité puisqu’elle ne se mettra jamais en avant, cherchant à fuir les honneurs et ne se défendant jamais lorsqu’elle était attaquée jusqu’en chaire par l’Abbé Boulanger, nommé en 1902 par Mgr Servonnet pour remplacer le P. Salmon, déplacé à Massay dans le Nord du département. Enfin il faut noter sa persévérance puisque jusque dans sa grande vieillesse, elle ne variera pas dans ses déclarations. « «Invitée par l’archevêque Mgr Izart, en 1923 à jurer devant Dieu que tout ce qu’elle avait affirmé était bien conforme à la plus stricte vérité, Estelle se jeta d’elle-même à genoux et levant les mains vers le crucifix attesta par serment, qu’elle n’avait rien à retrancher aux paroles qu’elle avait attribuées à la Sainte Vierge, qu’elle maintenait la parfaite exactitude de toutes ses affirmations concernant les apparitions, et elle ajouta avec beaucoup de feu que Dieu qui devait la juger, savait qu’elle ne mentait pas et qu’elle n’hésitait pas à soumettre à son Tribunal tout ce qu’elle avait avancé »

Jeunesse d’Estelle

Estelle etait très pieuse : «  Son unique désir était d’appartenir au Bon Dieu et de se dévouer pour ses parents [1]».  A l’âge de 15 ans, Estelle tombe malade et reste 15 jours hospitalisée à l’hospice de la Charité : c’est là que s’approfondit son désir d’être religieuse ‘pour soigner les malades’. Monsieur l’Abbé Le Rebours, son confesseur et directeur, lui conseille alors d’entrer chez les Augustines de l’Hôtel-Dieu et lui fournit secrètement le trousseau. Durant son séjour, elle tombe malade à plusieurs reprises et est victime d’un empoisonnement qui sera la cause de son départ.  Le 15 septembre 1863 elle devra rentrer à la maison. En février 1864, elle entre au service de la duchesse d’Estissac pour raccommoder le linge deux jours par semaine. En février 1865, la Comtesse Arthur de la Rochefoucauld, cherchant quelqu’un pour garder les enfants, elle  embauche Estelle à l’année et celle-ci part presqu’aussitôt pour Poiriers-Montbel[2],  après avoir passé 15 jours à Paris où elle  soignât Marie Madeleine, petite fille de la Comtesse, d’une fluxion de poitrine. Ceci explique pourquoi, en arrivant à la campagne, Estelle qui est déjà de santé fragile, contracte une péritonite aigüe, occasionnée par l’excès de fatigue[3] et se remet finalement au bout de trois semaines. 10 ans plus tard, le 1° Juin 1875, à Paris, Estelle a une crise si violente qu’elle est envoyée chez le docteur Bucquoy[4].  Celui-ci  déclare qu’Estelle souffre d’une péritonite mais qu’elle est aussi phtisique.  Elle présente sur le côté gauche une petite tumeur, grosse comme une orange, et il est donc  impossible qu’elle reprenne son service. Estelle retourne néanmoins à Poiriers. Madame la Comtesse devant aller au mois de septembre au Château de la Tour consulte alors le médecin de Buzançais, le docteur Bénard, pour savoir si elle peut s’éloigner, sans crainte qu’elle ne meure en son absence. Celui-ci déclare que « d’un vieux fût, on n’en faisait pas un neuf. »  Estelle sentant qu’elle était abandonnée de tous se décide alors à écrire à la Vierge Marie dans les premiers jours de septembre et fait porter la lettre le lendemain à la petite grotte de Notre Dame de Lourdes que les enfants avaient fait construire dans le parc de Poiriers. A partir de ce moment, dit-elle, « je ne vis plus personne ». Le 18 décembre 1875, elle reçoit pour la dernière fois les derniers sacrements et s’abandonne entièrement à la Volonté du Bon Dieu. Le 20 janvier 1876, le Comte et la Comtesse devant rentrer à Paris décident de faire transporter Estelle à la maison de Pellevoisin où ses parents viendront habiter avec elle pour que sa mère la soigne. Elle y est emmenée le 20 janvier. Le 1° février le Comte et la Comtesse partent pour Paris. Les gens du village viennent alors la veiller, ainsi que les religieuses de l’Ecole Sainte Anne. A la demande du Comte, le Docteur Hubert vient la voir dans la soirée du 14 février 1876 et déclare qu’elle n’en a plus que pour quelques heures.

[1] Cf. ‘Pellevoisin. Estelle nous parle’ Centre de pèlerinage. Pellevoisin. 1993

[2] Château de la famille de la Rochefoucauld situé à quelques kms de Pellevoisin.

[3] Cette maladie durera douze ans.

[4] Membre de l’Académie de Médecine de Paris, médecin de l’Archevêque de Paris et durant ses vacances, diocésain de Mgr Touchet, Evêque d’Orléans.

Les apparitions

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Après les apparitions

Après les apparitions de 1876, la vie d’Estelle est évidement totalement transformée. Comme la Vierge le lui avait annoncé dans la 5° apparition : « Tu auras des embûches, on te traitera de visionnaire, d’exaltée, de folle ; ne fais pas attention à tout ceci, sois-moi fidèle, je t’aiderai », tout cela va se réaliser

Déjà le 24 janvier 1877, Mgr Sautereau, vicaire général écrit au P. Salmon une lettre faisant écho de bruits d’inconduite et répercutés par Mr Lèbre, curé de Buzançais. En octobre 1879, Estelle tombe malade. La comtesse va alors la libérer de son emploi et lui permettre de rester dans la petite maison des apparitions, avec sa mère et sa nièce, et une petite rente de 600 francs. Puis Estelle perd son père le 31 décembre, et ne peut même pas assister aux obsèques. En 1886, la chapelle est fermée par le comte Arthur de la Rochefoucauld, sur ordre du préfet Lépine. Estelle fait alors comme si de rien n’était et continue de faire entrer les pèlerins. En 1893, la mère d’Estelle meurt. La comtesse peut alors récupérer le lieu des apparitions, au moment où elle envisage d’installer le couvent, contre l’avis d’Estelle. Elle fait faire alors à Estelle un petit logement à l’extrémité du bâtiment de l’hôtellerie. Celle-ci écrit à la Duchesse d’Estissac: « Ma vie est – et ne sera plus – que sacrifice.» En mai 1895, Estelle doit quitter définitivement la « maison des apparitions » et s’installer dans la cour. C’est alors que la famille d’Estelle, achète un petit terrain et fait construire une maison, qui deviendra, en 1899, la villa Saint Jean – ce qui permettra à Estelle d’échapper quelque peu à l’influence envahissante de la comtesse. Comme en témoigne Sœur Marie du Saint Sacrement, de la Congrégation des Soeurs de Sainte-Anne, « Mademoiselle Estelle était une personne très humble, assez équilibrée. Surtout bonne, très charitable, charitable en action. Par exemple elle ne pouvait pas supporter la misère des gens, que ce soit des petits enfants, des pauvres. Elle aurait facilement partagé son repas pour nourrir les pèlerins qui passaient sans rien. Elle aimait mieux se priver du nécessaire et accorder ce dont on avait besoin, et pour n’importe qui. C’était une qualité. Dans sa piété, elle n’avait rien d’extraordinaire. Son maintien à la chapelle n’avait rien d’exagéré. Elle était toute simple. On n’aurait pas cru qu’elle était privilégiée. Quand on lui parlait des apparitions, elle parlait tout simplement. Du haut de la chaire à l’église, Mr Boulanger, curé de Pellevoisin nommé par Monseigneur Servonnet pour remplacer le P. Salmon en 1902, la reprenait alors qu’elle était présente. Elle supportait cela sans se plaindre, sans rien dire ».

En 1897, Monseigneur Servonnet est nommé au siège épiscopal de Bourges. Commence alors ce que l’on pourrait appeler le  « Calvaire de Pellevoisin » et le « calvaire d’Estelle ». Celui-ci durera 12 ans jusqu’à la mort de l’évêque en 1909. Pourtant, tout commence bien : le 9 septembre, Mgr Servonnet est le premier archevêque de Bourges à présider le pèlerinage et à porter le scapulaire. Mais les interventions intempestives et les imprudences de Monseigneur Bauron, curé de Saint Eucher et directeur de la Revue Mariale ainsi que du P. Salmon, tous deux ultra-monarchistes, vont achever de prévenir l’Archevêque républicain contre les « têtes brûlées » de son diocèse. La première imprudence du P. Salmon et de Monseigneur Bauron est d’avoir laissé entendre à l’évêque, dans une lettre du 4 décembre, que le secret confié à Estelle lors de 7° apparition était de nature politique – ce qu’Estelle démentira par la suite en rappelant que ce secret était avant tout personnel et qu’elle pouvait le dire seulement en confession. En 1899, au cours de la troisième enquête canonique ordonnée par Mgr Servonnet, la calomnie de la gouvernante de l’Abbé Lenoir, est reprise au sujet de la « grossesse » d’Estelle, dans le rapport Lenoir à la commission.

L’année 1900 marque le paroxysme de la crise. Le 30 janvier, Estelle, emmenée par Mgr Touchet et la duchesse d’Estissac rencontre le Pape Léon XIII à Rome. Vers le 11 février, Estelle rencontre le P. Joseph Lémius, procureur général des Oblats de Marie Immaculée qui propose qu’Estelle et le P. Salmon donnent à sa congrégation (les Oblats de Marie Immaculée) le soin de propager le scapulaire. Estelle accepte à condition que Pellevoisin demeure le berceau du scapulaire. Quelques jours plus tard le même P. Lemius revient pour soumettre à Estelle une lettre concernant l’approbation du scapulaire, adressée au pape. Il n’est pas question, dit-il, de parler de Pellevoisin car « cela ferait tout manquer ». Estelle demande au père d’ajouter au moins la mention de la Mère toute Miséricordieuse et – finalement – refuse de signer. La manœuvre des Lemius finira cependant par réussir. Le 19 mai : lettre de la Congrégation des Rites aux Oblats qui modifie le scapulaire : « Mère toute miséricordieuse » devient « Mater Miséricordiae » et la remise du scapulaire est confiée aux Oblats de Montmartre. Ce document donne le droit de bénédiction, d’imposition et de diffusion à trois églises : Paray-le-Monial, Montmartre et Rome, et pouvoir de déléguer aux autres. Le 14 Juin 1900, le Cardinal Mazella écrit à la duchesse d’Estissac que le Pape demande que l’on ne parle plus officiellement de Pellevoisin. En décembre, après son voyage à Rome, Mgr Servonnet écrit au P. Salmon pour transmettre les dispositions de Rome à l’égard de Pellevoisin : a) Ne pas prononcer de jugement – ni pour, ni contre. b) Conserver le culte de la Sainte Vierge et rendre florissante l’archiconfrérie. c) Diminuer et faire oublier peu à peu et la voyante et ses apparitions, comme biens accessoires, face à l’honneur, l’amour et la confiance dus à la Très Sainte Vierge, que l’Eglise appelle Mère de Miséricorde. En 1902, Mgr Servonnet finit par croire les terribles calomnies à l’égard d’Estelle. Dès lors, le 24 février, Estelle va subir un examen de virginité auprès du Docteur Bucquoy et du Docteur Guéniot, de la faculté de Médecine de Paris, qui concluent à sa virginité. En octobre, le P. Salmon est déplacé à Massay par Mgr Servonnet et remplacé par l’abbé Boulanger, qui devient confesseur d’Estelle. Fermeture de la chapelle des apparitions sur ordre de Monseigneur Servonnet, sous la pression du préfet arguant de troubles. Camille Cartier, petite nièce d’Estelle, témoignera plus tard en 1958 à propos de sa tante : « Une grande épreuve se fit dans son âme, lorsque son confesseur et directeur dut quitter la cure de Pellevoisin, lui qui avait été témoin du grand miracle de sa guérison, lui qui la dirigeait dans toutes les décisions à prendre, et en même temps élevait son âme de plus en plus vers Dieu ; mais il fallait bien obéir à la décision de l’archevêché ; ce fut aussi pour ce bon chanoine Salmon une cruelle et grande épreuve. Monsieur l’abbé Boulanger, envoyé pour le remplacer, avait pour mission d’anéantir les faits surnaturels des apparitions ; il s’en chargea bien, même avec violence, ce qui fit souffrir doublement la voyante ; mais la Sainte Vierge était là, et les paroles qu’elle lui avait dites la réconfortaient ». UNE HEUREUSE VIEILLESSE. 1909-1929. En 1909, le 18 octobre, Monseigneur Servonnet meurt et est remplacé par Monseigneur Dubois. En 1910, le 9 septembre : Mgr Dubois préside le pèlerinage annuel et mute l’abbé Boulanger qui sera remplacé par l’abbé Chouzier. En 1912, fin mars, Estelle est reçue en audience privée à Rome par le Pape Pie X. En 1920, le 14 juin, mort de la comtesse qui est enterrée dans ses habits de tertiaire dominicaine à Pellevoisin. Quelques mois après la mort du curé Salmon (9 juin 1922), le 22 novembre, Rome accorde enfin à Pellevoisin le privilège de pouvoir imposer le scapulaire comme à Montmartre, à Paray-le-Monial et à Rome. En 1923, Rencontre de Mgr Izart avec Estelle qui signe alors le procès-verbal de la rencontre. Celui-ci précise : « La loyauté des réponses et la précision des détails ont prouvé qu’Estelle, qui allait avoir quatre-vingts ans accomplis le 12 septembre suivant, jouissait de la plénitude de ses facultés et était encore douée d’une fidélité de mémoire peu ordinaire. Interrogée sur la véracité de ses dires et invitée par Mgr l’archevêque à jurer devant Dieu que tout ce qu’elle avait affirmé était bien conforme à la plus stricte vérité, Estelle se jeta d’elle-même à genoux et levant les mains vers le crucifix attesta par serment, qu’elle n’avait rien à retrancher aux paroles qu’elle avait attribuées à la Sainte Vierge, qu’elle maintenait la parfaite exactitude de toutes ses affirmations concernant les apparitions, et elle ajouta avec beaucoup de feu que Dieu qui devait la juger, savait qu’elle ne mentait pas et qu’elle n’hésitait pas à soumettre à son Tribunal tout ce qu’elle avait avancé » En 1925 : entrée d’Estelle comme tiers-ordre dominicain après sa prise d’habit de 1923, sous le nom de Sœur Marguerite-Marie. Le 23 août 1929, mort d’Estelle à l’âge de 86 ans, toujours ferme dans sa croyance aux apparitions. Plus tard, Camille Cartier raconte, le 17 septembre 1958: « Nous attestons, mon fils Elie et moi, avoir assisté aux derniers moments de notre tante Estelle Faguette survenus le 23 août 1929 vers 7h du matin. Le prêtre qui l’assistait, Mr le Curé Fontbaustier lui posa la question : « Estelle, êtes-vous heureuse d’aller revoir la Sainte Vierge ? » Dans un dernier effort, tendant ses mains agonisantes devant la statue de cette Bonne Mère, elle qui ne parlait plus depuis plusieurs jours, répondit : « Oh oui, bien certainement ». Sa vie fut traversée de dures épreuves, acceptées avec résignation, fortifiée par les grandes grâces qu’elle avait reçues. Sa mort fut très douce et très calme. Estelle a connu durant sa longue vie bien des humiliations, des calomnies, des mensonges dirigés contre elle ; malgré tout cela elle n’a jamais varié, redisant inlassablement les paroles que la Mère Toute Miséricordieuse lui avait dites : « Publie ma gloire. Je suis venue pour la conversion des pécheurs. Courage et confiance ».

Ainsi, on voit bien combien Estelle a eu à souffrir d’épreuves et de contradictions venues entraver sa mission. Elle a eu aussi à souffrir, dans une moindre mesure, des agissements de tous ceux qui ont voulu récupérer le message de Pellevoisin dans un sens politique, en rétrécissant sa portée. Elle a tout supporté avec calme, courage et confiance et cela jouera peut-être, un jour, en sa faveur, dans le cadre d’une procédure de béatification. En tout cas, la situation semble désormais apaisée et le message peut maintenant retrouver son rayonnement. De plus, comme le disait Mgr Plateau, archevêque émérite de Bourges, le 29 août 1979 : « Pour l’Eglise, les fruits spirituels d’une dévotion sont parmi les meilleurs critères de reconnaissance d’une apparition et de son message. Si, malgré toutes sortes de péripéties et parfois de polémiques, le sanctuaire de Pellevoisin reste un lieu de ressourcement spirituel et de pardon, on reconnaîtra l’arbre à ses fruits … »